"La petite grosse de Saint-Ambroise" vivra
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DU VENTRE DE MAMAN AU PREMIER DRAME DE LA VIE
D’abord.
D’abord, ce fut la grossesse de sa mère qui annonçait le tumulte de l'existence de Jeanette. De complications à l’intérieur même de l’utérus puis un nœud dans l’intestin grêle puis un bébé tout bleu : la petite CODERRE naît laborieusement.
Plusieurs années plus tard, alors que l’enfance ne doit être préoccupée que par les récréations, les gâteaux et les tendres ; Jeanette est touchée. On a touché Jeanette. Quelqu’un a touché Jeanette. Un homme a touché Jeanette. Un monsieur qu’elle connaissait. Qu’elle connaissait de leur famille. Il était l’ami des parents. Il était l’oncle. Il était le parrain. Ce gars a abusé de la petite Jeanette.
Elle se rappelle vaguement, par séries de flashs, que c’était une fois, puis plusieurs. Elle se rappelle qu’il disait qu’il l'aimait et que c’était comme ça que l’on aime. Mais comprenons que c’était pervers, incestueux et pédophile. C’était malveillant, triste et terrible. Notamment terrible parce que pendant longtemps, la petite fille que notre témoin fut, a cru bon d’appliquer cette forme d’amour à la norme de tous les jours. Quelque part, il devenait “normal” que des hommes plus âgés aiment les enfants. Alors, il n’y avait pas de colère. De colère car au début, ce parrain n’était que celui qui aime.
Puis, l’année qui a suivi – les chiffres ont fait les bonnes additions. Et “celui qui aime” est devenu le violeur.
Un jour, alors qu’elle n’était encore que l’enfant aux deux couettes, qu’elle n’avait encore que trois ans ; elle parle des attouchements à sa mère et cette dernière ne la croit pas. Ne pas mentir ? Ne pas faire d’esclandre ? Et puis ce silence de la mère a ouvert la porte à deux autres pédophiles dans la famille.
Jeanette me raconte ce passage de sa vie sans même que sa voix tremble ou que ses yeux se mouillent. Je sais qu’elle est émue. Mais je comprends d’elle qu’elle préfère être forte. Je pense qu’elle n’a pas le cœur à s'effondrer et que son mantra “je veux vivre aujourd’hui” est plus fort que tout chez elle.
Jeanette commente également l’époque. Elle dit qu’elle peut entendre que sa mère ne l’ait pas cru… que c’étaient les années 1980.
Bref, ça ne sera que dix-sept ans plus tard, à vingt ans que la petite Jeanette reçoit enfin de sa mère les justes croyances des viols infantiles qu’elle avait subis. Elle raconte ne pas être traumatisée. Elle parle d’un climat non agressif et trouve presque des excuses aux hostilités sexuelles qui lui ont été faites ; car cet homme, aussi, avait été agressé.
Jeanette est surprenante. Surprenante parce qu’elle n’a pas le ton vengeur et qu’elle a pardonné son violeur. Elle explique que le travail psychologique qu’elle a fait ses années durant est à présent une grande part de sa résilience. Elle parle également de cette chance que nous avons tous de vivre et que des “évènements négatifs, l’on peut bâtir quelque chose de constructif”.
Jeanette ou la professeure – des leçons de robustesse qui ferment le clapet. Après ça, nous n’avions plus rien à dire, plus rien à féliciter. Alors, nous avons interrogé les études et les experts.
Le service à joindre en cas d’agressions sexuelles partout au Québec :
→ la ligne Info-Aide violence sexuelle au 1 888 933-9007 (sans frais, bilingue, confidentielle et accessible en tout temps).
“Tant qu’on en parle pas, ça n’existe pas.”
LE SILENCE IMPOSÉ : LES CONSÉ QUENCES DE L'INVISIBILISATION DE LA PAROLE DES ENFANTS VICTIMES D'AGRESSIONS SEXUELLES
Lorsqu’un enfant victime d’agression sexuelle parle et que sa parole est minimisée, discréditée ou étouffée, il ne s’agit pas seulement d’un manque de reconnaissance individuelle. C’est un échec collectif. Invisibiliser la voix des victimes revient à nier la gravité de la violence qu’ils subissent, à favoriser l’impunité des agresseurs et à perpétuer une culture du silence qui entrave la justice et la prévention. Puis, il y a dans le silence, cette espèce de syndrome de l’inversion où la victime excuse l’agresseur et dédramatise l’évènement. Et le témoignage de Jeanette en est une preuve.
Bref, quels sont les risques de cette invisibilisation ?
UNE DOUBLE VICTIMISATION : LE TRAUMATISME DE L'AGRESSION ET LE TRAUMATISME DU SILENCE
D'après bon nombre d'experts, le premier danger de l’invisibilisation est la double victimisation de l’enfant. Déjà marqué par l’acte d’agression, il doit ensuite affronter l’indifférence ou la méfiance de son entourage et des institutions censées le protéger. Ce rejet exacerbe le sentiment d’impuissance et de solitude.
Dans le cas de Jeanette, la distance de sa mère vis-à-vis des incidents sexuels a construit chez elle la croyance que la situation était raisonnable.
Ne pas être cru ou voir sa souffrance minimisée renforce des mécanismes de défense toxiques : certaines victimes intériorisent la culpabilité de l’acte subi, pensant que leur parole n’a pas de valeur ou qu’elles méritent ce qui leur est arrivé. D’autres développent une défiance généralisée envers les adultes, y compris ceux qui cherchent réellement à les aider. Bien heureusement, la figure paternelle de Jeanette fut un portrait d’amour et de réconciliation parentale.
Des études menées par l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) montrent, par ailleurs, que les enfants victimes d’agressions sexuelles sont plus enclins à développer des troubles anxieux, des dépressions majeures et des tendances suicidaires. Invisibiliser leur témoignage contribue directement à ces conséquences psychologiques à long terme.
L'IMPUNITÉ DES AGRESSEURS ET LA PERPÉTUATION DU CYCLE DE LA VIOLENCE
D’après les statistiques publiées par la Sûreté du Québec en 2024, près d’un agresseur sur trois est lui-même mineur. Cela signifie que la violence sexuelle n’est pas uniquement exercée par des adultes, mais qu’elle peut être reproduite par des jeunes qui n’ont eux-mêmes pas bénéficié d’une éducation sur le consentement et le respect des limites.
Le rapport du Plan d’action gouvernemental 2021-2026 souligne, d’autre part, que l’une des principales barrières à la dénonciation reste la peur de ne pas être cru ou soutenu. Invisibiliser la parole des victimes revient donc à créer un climat favorable aux agresseurs, leur offrant un écran de protection derrière lequel ils peuvent poursuivre leurs actes en toute impunité.
Quand la parole d’un enfant est ignorée, l’agresseur demeure libre de récidiver. Dans de nombreux cas, les prédateurs sexuels commencent par des actes considérés comme « mineurs » avant de commettre des violences plus graves. En réduisant au silence une victime, c’est potentiellement une série d’agressions futures qui est permise.
Si l’on refuse de parler de ces violences, comment un enfant pourra-t-il reconnaître qu’il est en danger ? Comment pourra-t-il comprendre qu’il a le droit de dire non ?
Voilà pourquoi, nous avions questionné Jeanette sur la pleine conscience. Nous nous demandions si elle avait été, si elle était, spectatrice ou personnage principale de son viol.
Les programmes de sensibilisation en milieu scolaire, bien que renforcés ces dernières années, restent trop souvent limités. Pourtant, la prévention commence dès le plus jeune âge, par des discussions ouvertes sur le consentement, le respect de son propre corps et la légitimité de sa parole.
L’initiative « Les agressions sexuelles sur un mineur, c’est majeur », lancée en 2024, vise à alerter la population sur la gravité de ces actes et les conséquences durables sur les victimes. Mais ces campagnes restent inefficaces si, en parallèle, des enfants continuent d’être réduits au silence lorsqu’ils osent parler !
UN COUT SOCIÉTAL ET ÉCONOMIQUE MAJEUR
Les séquelles des agressions sexuelles ne disparaissent pas avec le temps. Une victime dont la souffrance a été niée ou ignorée risque de développer des problèmes de santé mentale qui, s’ils ne sont pas pris en charge, peuvent avoir des répercussions sur sa vie d’adulte : difficultés à maintenir des relations affectives saines, troubles de la confiance en soi et de l’attachement, consommation accrue d’alcool ou de drogues pour anesthésier la douleur et instabilité professionnelle liée à un stress chronique ou un syndrome de stress post-traumatique.
Ces conséquences individuelles ont un impact collectif. Selon un rapport du Ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec, les coûts de la prise en charge des victimes de violences sexuelles s’élèveraient à plusieurs centaines de millions de dollars par an.
LA RESPONSABILITÉ COLLECTIVE : NE PAS ÊTRE COMPLICE DU SILENCE
Si l’invisibilisation de la parole des enfants victimes d’agressions sexuelles persiste, c’est parce qu’elle est entretenue par des mécanismes sociaux bien ancrés : la peur du scandale, la protection des agresseurs, l’inconfort face aux témoignages de souffrance.
Mais chaque personne a un rôle à jouer. Il est crucial de créer un environnement où les enfants se sentent en sécurité pour parler, former les professionnels de l’éducation et de la santé à mieux repérer et traiter les signalements et réformer les procédures judiciaires pour qu’elles soient adaptées à la parole des mineurs.
Des avancées existent. La mise en place des Guichets d’Accès en Santé Mentale pour Adultes (GASMA) facilite l’orientation des victimes vers des services adaptés. Les nouvelles lois sur les infractions à caractère sexuel visent à améliorer la protection des mineurs.
BRISER LE CERCLE DU SILENCE
Reconnaître, écouter, agir : trois impératifs pour que ces enfants ne soient plus jamais contraints au silence.
La responsabilité est collective.
Et l’urgence : absolue.
LA MONOCULAIRE VERSUS LA MALADIE LES MALADIES
Hier, les yeux voyaient le monde. Aujourd’hui, il ne sera question que de gauche. Politique oculaire, erreur médicale, énième mauvaise chance : Jeanette a perdu la vision complète de son œil droit.
Maintenant. Maintenant, elle voit dans cet œil, la cicatrice et sa blancheur ; et ce des suites d’une erreur médicale. Mais nous laisserons les détails de ce triste épisode à la principale concernée dans l’entrevue exclusive qu’elle nous a offerte.
Cependant, cet évènement nous permet d’aborder le fléau des erreurs médicales ou encore l’inaccessibilité des soins long terme au Québec – dans d’autres aventures que notre plaignante a dû tenir. Alors, en suivant, il y a eu une série de défauts médicaux qui lui ont changé sa vie.
Le témoignage de Jeanette met en lumière une réalité difficile à ignorer : celle des patients victimes de négligences médicales dans un système de santé qui, parfois, ne reconnaît pas ses torts. Dans l’histoire de Jeanette, il n’est pas seulement question de douleur physique mais également de défis financiers et sociaux dans un système qui semble avoir des lacunes profondes dans la prise en charge des malades à long terme. Oui. Oui, Jeanette foule les couloirs hospitaliers depuis au moins ses 25 ans.
Dans ce récit sanitaire, deux graves erreurs commises par un chirurgien ont laissé à Jeanette, des séquelles définitives. Au point que les reliquats médicaux de cette intervention dévastatrice l’empêchent de travailler à cause de douleurs qui sont souvent insupportables. Raison pour laquelle les médecins ont diagnostiqué son état comme étant suffisamment grave pour lui accorder des périodes d'invalidité, mais le soutien financier qu'elle reçoit est loin d’être suffisant pour couvrir ses besoins essentiels.
Elle nous a, en effet, parlé de 950$ par mois. 950$. 950$ par mois. Une somme insuffisante pour vivre ou survivre, ou vivre et survivre, ou survivre tout court. Notamment dans un contexte où les coûts de la vie sont élevés et les soins médicaux riment vite au fardeau. Alors, le coût des médicaments, des consultations et des trajets nécessaires à la prise en charge médicale ajoutent une pression considérable.
Puis, dans son parcours de la combattante, Jeanette a tenté d'intenter une action en justice pour obtenir réparation, mais elle se heurte à un autre obstacle : l'aide juridique. Malheureusement, le soutien juridique qu’elle espérait obtenir semble incertain, les avocats n'ayant pas encore donné de réponses favorables. Pour le moment, il semblerait qu’il y ait un refus des assurances juridiques quant au recouvrement des frais car selon eux, son cas ne répond pas aux critères requis pour une prise en charge complète.
L’un des aspects les plus frappants du témoignage de Jeanette est l'énorme pression financière qu'elle doit supporter. Il faut dire que la maladie et les soins associés ne devraient pas être synonymes de pauvreté, même si c’est le cas pour de nombreuses personnes vivant avec des conditions de santé invalidantes.
Jeanette s'interroge : comment peut-on espérer guérir ou se soigner dans un environnement aussi contraignant financièrement ? Avec les coûts de la vie qui ne cessent d'augmenter, y compris les frais médicaux, comment les citoyens les plus vulnérables peuvent-ils espérer maintenir leur dignité et leur bien-être ? La nécessité d'un système de santé plus accessible devient urgemment nécessaire, oserai-je dire obligatoire.
L’histoire de Jeanette CODERRE est loin d’être un cas isolé. Elle reflète la réalité de nombreuses personnes au Québec et ailleurs, qui luttent non seulement contre leur maladie, mais aussi contre un système de santé et une aide sociale qui ne répondent pas toujours à leurs besoins. Les erreurs médicales, l’insuffisance de l’aide juridique et la pauvreté liée aux maladies chroniques sont des problèmes urgents qu’il est essentiel de traiter afin de garantir que chaque citoyen ait accès à des soins de qualité, à une justice équitable et à un soutien financier décent en période de maladie.
Bref, un système plus humain, plus accessible et plus équitable serait un premier pas vers un avenir où les malades ne se retrouvent pas pris entre le marteau de la maladie et l'enclume de la pauvreté.
2024 ? COMMENT ÉTAIT LA TÊTE DE NOS QUEBECOIS ?
En 2024, la santé mentale des adultes au Québec est un sujet de préoccupation grandissant, mis en lumière par des données alarmantes et des réalités sociales de plus en plus complexes. Longtemps reléguée au second plan des politiques publiques, elle est aujourd’hui au cœur des discussions, tant dans les milieux de la santé que dans l’espace médiatique. La pandémie de la COVID-19 a servi d’électrochoc, exacerbant les fragilités existantes et mettant en évidence la nécessité d’une prise en charge plus efficace et mieux adaptée aux besoins de la population. Toutefois, alors que les mesures sanitaires sont derrière nous, les séquelles psychologiques persistent, et le monde se retrouve confronté à une crise de la santé mentale aux multiples facettes.
Selon l’Institut National de Santé Publique du Québec (INSPQ), environ une personne sur cinq souffrira d’un trouble mental au cours de sa vie, et les troubles anxieux ainsi que la dépression figurent parmi les plus fréquents. Les jeunes adultes, en particulier, apparaissent comme une population particulièrement vulnérable : près de 37 % des 18-24 ans rapportent des symptômes compatibles avec une détresse psychologique élevée. Les pressions économiques, l’isolement social, la précarité de l’emploi et les attentes sociétales accrues forment un cocktail propice au développement de troubles mentaux. Chez les adultes plus âgés, l’épuisement professionnel et la détresse psychologique liée aux responsabilités familiales et professionnelles sont également des facteurs de risque préoccupants.
Face à cette réalité, le gouvernement québécois a mis en place plusieurs initiatives pour améliorer l’accès aux soins en santé mentale. Le Mécanisme d’accès en santé mentale vise à faciliter l’orientation des patients vers les ressources appropriées, tandis que des programmes de soutien psychologique ont été développés dans les milieux de travail pour prévenir l’épuisement et la détresse. Pourtant, malgré ces efforts, l’accès aux services demeure un défi : les listes d’attente sont longues, et les ressources publiques peinent à répondre à la demande. Beaucoup de Québécois doivent se tourner vers des services privés, souvent coûteux et inaccessibles aux plus précaires.
Par ailleurs, l’intégration des nouvelles technologies et de l’intelligence artificielle dans la psychiatrie ouvre des perspectives prometteuses. Des outils de détection précoce et d’accompagnement numérique permettent d’améliorer la prévention et de personnaliser les interventions. Cependant, ces innovations ne sauraient remplacer le besoin fondamental de relations humaines et de soins adaptés.
LES PASSIONS DE L'ENFANT DES ÉTOILES
C’est par l’humour que l’humeur est plus heureuse et que la perspective de mieux vivre est la plus forte. Comme il est plus drôle de compter les heureux jours avant de mourir, plutôt que de prendre en horreur l’attente qu’il y a avant la mort. Alors, Jeanette rêve de spectacles fantaisistes et biographiques. Elle s’est déjà prêtée à l’exercice de la comédie et du théâtre et c’est une pratique qui lui est très tendre parce qu’elle lui permet de prendre contrôle sur sa réalité. Cela lui permet de ne plus être la martyre de son existence mais bien la preuse chevalière.
Dans cette idée de produire la vie, plutôt que de la recevoir et de mal la recevoir. Jeanette rêve d’écrire son histoire. Elle rêve de ce livre qu’elle nommera L’enfant des étoiles. Une autobiographie “guerrière, persévérante et résiliente” qu’elle voudrait légère pour un public – notamment pour toutes celles et tous ceux qui sont déjà très lourds.
L’enfant des étoiles, depuis l’enfance, l’époque des couettes, des gommes à mâcher, Jeanette a un rapport particulier avec le ciel et l’idée des cieux. Elle regardait souvent, trop souvent, au-delà des craquelures du plafond. Sa vision, toujours, dépassait le toit de la maison. Et elle songeait déjà que le trop vécu servirait bien aux lignes.
“Aujourd'hui, je veux vivre.”
L'entrevue intégrale est disponible ici : épisode 1.


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