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Elle s'était dessinée... Accasia

racontarspro
18 mai 2025
9 min de lecture

La criminalité organisée à Montréal est une réalité qui évolue constamment, avec des dynamiques complexes qui façonnent à la fois les jeunes et les quartiers dans lesquels ils grandissent. Parmi les phénomènes qui ont attiré l'attention des autorités, des chercheurs et moi-même également ; en fait l'un des plus préoccupants est l'implication des jeunes dans les gangs criminalisés, souvent dès un âge très précoce. Pourquoi les gangs recrutent-ils de plus en plus tôt ? Quelles sont les causes de la montée de la criminalité dans la ville et quel est le processus de deuil pour les familles de ceux qui, un jour, rejoignent ces groupes criminels ?


Jeunesse recrutée par les gangs : facteurs sociaux et économiques sous-jacents


Le recrutement précoce des jeunes dans les gangs criminalisés à Montréal ne relève pas simplement d'un choix individuel ou d'une quête d'aventure. Il est le produit de facteurs sociaux, économiques et psychologiques qui façonnent la trajectoire de vie des jeunes des quartiers les plus vulnérables.


Le chômage élevé, la pauvreté, l'exclusion sociale et les conditions de vie précaires sont des réalités vécues par de nombreux jeunes qui voient dans l'adhésion à un gang un moyen de sortir de leur quotidien.


L'absence de modèles positifs, l'éloignement des familles, et parfois un sentiment d'abandon par les institutions publiques contribuent à une quête de reconnaissance. Pour beaucoup, les gangs représentent un substitut à la famille : un espace où ils se sentent protégés, valorisés, et où l'argent facile semble à portée de main.


Le processus de recrutement se fait souvent de manière insidieuse, par des relations de proximité et d'influence, où des membres plus âgés ou des leaders charismatiques attirent des jeunes vulnérables dans leur sphère d'influence. Ce phénomène est d'autant plus accentué par l'accessibilité des armes à feu et la normalisation de la violence dans certains milieux.


Montée de la criminalité préoccupante : raisons d'une dérive inquiétante


La montée de la criminalité à Montréal, particulièrement en ce qui concerne les activités liées aux gangs, est un phénomène qui inquiète les autorités locales depuis plusieurs années. Plusieurs raisons expliquent cette augmentation. D'une part, la crise de la pauvreté et du logement dans certains quartiers de Montréal a créé un terreau fertile pour les activités criminelles.


D'autre part, les changements dans la structure des gangs eux-mêmes jouent un rôle important. Si autrefois les gangs étaient souvent composés d'individus issus des mêmes communautés, il existe désormais des liens plus complexes entre les gangs locaux et les réseaux criminels internationaux, en particulier ceux liés au trafic de drogue et aux armes.


Les gangs de Montréal ont vu leurs opérations se diversifier, se professionnaliser, et s'internationaliser, ce qui rend la répression plus complexe. Les jeunes sont souvent utilisés comme des pions dans ces réseaux, leur rôle étant de faire le travail "sale" – celui de vendre des drogues, de commettre des braquages ou de faire le guet.


Cette implication dans des activités criminelles dès leur adolescence a un double effet : d'une part, elle donne aux jeunes un sentiment de puissance, de virilisme ; mais d'autre part, elle les plonge dans un cycle de violence difficile à rompre.


Une autre dimension à prendre en compte est celle de la gentrification et des transformations urbaines. Les quartiers autrefois populaires sont progressivement transformés par l'arrivée de populations plus aisées, ce qui peut créer un climat d'hostilité et d'exclusion pour les jeunes locaux.


Aussi, l'éloignement des services de proximité et la criminalisation croissante des quartiers "pauvres" ont tendance à renforcer le sentiment de marginalisation chez les jeunes ; ce qui exacerbe leur vulnérabilité au recrutement.


Faire le deuil d'un criminel : processus long et douloureux pour les familles


Le deuil d'un criminel est un aspect peu souvent abordé dans les discussions sur la criminalité, mais il représente une réalité tragique pour de nombreuses familles. Lorsque des jeunes rejoignent des gangs et s'enfoncent dans la criminalité, ils se transforment aux yeux de leurs proches en des individus que la société stigmatise et rejette. La douleur des familles n'est pas seulement celle de la perte physique, mais aussi celle du rejet social, de l'isolement et du manque de soutien.


Les parents qui perdent un enfant dans un règlement de comptes ou un affrontement entre gangs doivent non seulement affronter le décès d'un être cher mais aussi, quelque part, la honte qui accompagne la stigmatisation d'un criminel.


Ce processus de deuil est complexe, car il s'accompagne de la lutte pour accepter la vie que leur enfant a menée, souvent à l'écart des valeurs familiales et communautaires. Beaucoup de parents se retrouvent dans une position difficile, tiraillés entre le désir de protéger l'honneur et l'incapacité de détourner le regard sur les réalités sociales et économiques qui ont conduit leur enfant à ce destin tragique.


Un problème systémique qui nécessite une réponse collective


La question des gangs criminalisés à Montréal, de leur recrutement de plus en plus tôt, de la montée de la criminalité et du deuil des criminels, est un problème qui ne peut être résolu uniquement par des mesures répressives. Il s'agit, en fait, d'un défi systémique qui demande une réponse collective qui doit pouvoir impliquer les autorités publiques, les écoles, les communautés et les familles.


Il est essentiel d'agir sur les racines sociales et économiques de ce phénomène pour offrir des alternatives positives aux jeunes à risque, en développant des programmes de prévention efficaces et en garantissant une prise en charge plus humaine et proactive des familles affectées par la criminalité.


Pour mettre fin à ce cycle de violence et de souffrance, il est crucial de travailler sur la réintégration sociale des jeunes qui réussissent à sortir des gangs et de soutenir les familles tout au long de leur deuil. Le soutien à la jeunesse, la création d'opportunités d'emploi et d'éducation, ainsi que des politiques sociales inclusives sont des leviers nécessaires pour combattre cette dérive criminelle et offrir à ces jeunes un avenir différent de celui auquel les gangs tentent de les enfermer.


De la tragédie grecque aux fresques personnelles : l'art qui sauve


De la catharsis aristotélicienne à l'art‑thérapie contemporaine, un fil rouge relie l'Antiquité à nos défis de santé mentale  : l'art sauve. En purifiant nos émotions, en offrant un espace de liberté et en tissant du lien, la création artistique prouve qu'elle est un soin essentiel. Lorsque tout semble perdu, un geste créatif peut suffire à reprendre pied et à rallumer un certain élan vital. Quand Accasia commence à se tatouer à l'âge de raison, c'est parce qu'elle voulait raconter les maux du cœur sur les corps. Elle voulait faire des signatures à son frère, certainement parti trop tôt, trop jeune, trop vite, trop abruptement, trop injustement. Elle voulait dessiner sa féminité, sa sensualité, son humanité au travers de la nature, d'animaux et de phrases sur son caramel. Être une artiste l'a guérie et l'a fait naître.


« La tragédie purifie l'âme » : quand Aristote pose les bases de la catharsis


Aristote, dans sa Poétique, nous invite à imaginer la tragédie comme un acte vivant capable de « purgation » des émotions les plus intenses – la pitié et la crainte. En assistant à la représentation, le spectateur vit ces passions par procuration, et en ressort allégé, comme après un grand déluge. Cette idée antique n'est pas un simple exercice d'érudit : elle dessine la première cartographie de ce que nous appelons aujourd'hui art‑thérapie, où la création artistique se fait soin de l'âme.


L'art face à la tourmente de l'existence


Lorsque la vie nous bouscule – maladie grave, deuil brutal, dépression, crise existentielle – les mots semblent souvent impuissants à dire la détresse. C'est alors que la peinture, la musique ou l'écriture surgissent comme un langage secret, où chaque trait de pinceau, chaque accord joué, chaque mot écrit devient le prolongement de la douleur et l'amorce d'un apaisement.


Des études montrent, par ailleurs, que quelques instants consacrés à un geste créatif font chuter le taux de cortisol, cet indicateur biologique du stress, et ouvrent un sas où l'être peut enfin déposer son fardeau.


Sur le plan psychologique, l'art offre un sanctuaire symbolique : en façonnant son propre chaos intérieur – à travers une activité artistique – on déplace l'émotion de l'abstrait vers le concret. Cette mise en forme des traumatismes permet alors de les observer à distance, de les apprivoiser et d'engager un processus de reconstruction.


À l'hôpital comme en milieu communautaire, des ateliers d'art‑thérapie dédiés à la prévention du suicide ou à l'accompagnement en soins palliatifs prouvent chaque jour que la création devient un véritable point d'ancrage pour ceux qui se sentent à la dérive.


Une liberté retrouvée grâce à la création


Au‑delà du soulagement de la souffrance, l'art représente une conquête de liberté. Dans un monde où l'on nous prescrit mille normes et où l'erreur est souvent stigmatisée, le geste artistique s'affranchit de toute injonction : il n'existe ni bon ni mauvais collage, ni juste ni faux dessin, seulement la trace d'un moment singulier. C'est un espace où chacun peut écrire sa propre partition, libérer des désirs tus, explorer des pans divers de son inconscient.


Cette dimension émancipatrice ne se limite pas à l'individu, par ailleurs. Les ateliers collectifs tissent des liens de solidarité : peindre ou jouer ensemble crée un sentiment d'appartenance qui balaie l'isolement. Ces cercles de partage font écho à la vision aristotélicienne : l'art, vécu collectivement, purifie autant qu'il unit.


Vers une reconnaissance pleine et entière


Malgré ces succès, l'art‑thérapie reste trop souvent relégué au rang de complémentaire. Pour que l'art devienne un pilier de la santé mentale, il faut élargir les formations, intégrer ces pratiques aux parcours de soins remboursés et multiplier les recherches rigoureuses. Car si Aristote avait raison, alors chaque coup de pinceau, chaque mot griffonné, chaque note égrenée porte en elle le pouvoir de nous sauver. Et que de poésie dans cette affaire.


Grand-mère, pilier invisible : l'autre pilier des familles monoparentales


Elles ne figurent pas dans les statistiques officielles de la parentalité. Et pourtant, dans l'ombre du terme "monoparental", elles sont souvent là : les grand-mères. Présentes, aidantes, parfois indispensables ; elles soutiennent ou gèrent entièrement la structure familiale rendue plus fragile par l'absence d'un des deux parents, voire des deux, comme dans le cas de la famille HILAIRE. Mais alors, que révèle ce rôle discret mais crucial sur nos sociétés et leur rapport au care, à la parentalité, à la solidarité intergénérationnelle ?


Des chiffres trompeurs


En 2021, selon Statistique Canada, plus d'un enfant sur quatre vit dans une famille monoparentale. Dans 78% des cas, c'est la mère qui élève seule ses enfants. Mais ces chiffres, souvent mobilisés pour parler de pauvreté infantile ou de précarité des mères, ne disent rien de l'envers du décor : qui appuie ces mères ? Qui garde les enfants quand elles doivent travailler, étudier ou se soigner ? Qui élève ? Qui façonne ?


De nombreuses études qualitatives, notamment en sociologie de la famille, révèlent le rôle fondamental des grands-parents, et tout particulièrement des grands-mères maternelles, dans le soutien aux familles monoparentales. En tout cas, la grand-mère d'Accasia était "maman" et la mère était un prénom ; un autre.


Un rôle genré et invisibilisé


Ce soutien, pourtant vital, est rarement reconnu comme tel dans les politiques publiques. « L'aide des grands-mères est considérée comme privée, féminine, naturelle — donc invisible. Or c'est un travail de care, chronophage, émotionnel, physique », souligne la sociologue Francine DESCARRIES, qui étudie depuis des décennies les formes de travail non rémunéré des femmes.

Alors que les grands-pères sont souvent associés à des rôles symboliques (figures de transmission, récitants d'histoires, porteurs d'autorité), les grands-mères incarnent l'action, toutes les actions.


Le triangle mère-enfant-grand-mère : entre amour et tensions


Si la présence de la grand-mère est souvent une bouée de sauvetage, elle peut aussi devenir source de tension. Coéducation non assumée, désaccords sur les principes éducatifs, dépendance affective ou économique : les équilibres sont parfois précaires.


Le psychologue Jean-Claude KAUFMANN parle de « triangle familial désaxé », où la grand-mère prend parfois une place ambiguë entre soutien et substitution. Certaines mères seules peinent à poser leurs propres limites ou à affirmer leur autorité face à une figure maternelle forte, surtout si elle a elle-même exercé seule sa parentalité.


C'est aussi une transmission générationnelle qui se joue : beaucoup de grand-mères ayant élevé seules leurs enfants voient, avec une forme de fatalité, leurs filles revivre les mêmes difficultés. Une répétition sociale douloureuse qui questionne le manque de politiques structurelles sur la monoparentalité.


Une société qui vieillit, une parentalité qui fatigue


À mesure que la population vieillit et que les conditions économiques des jeunes parents se dégradent, le recours aux grands-parents — en particulier aux grands-mères — ne fera que s'accentuer. Mais jusqu'à quand ? Le vieillissement, la fragilité physique, la précarité des aînés, ou tout simplement leur aspiration à une retraite paisible, interrogent la durabilité de ce modèle implicite.

L'équation devient intenable : les mères seules sont censées tout gérer, mais dépendent d'aides informelles elles-mêmes précaires. Et ces aides ne sont ni rémunérées, ni reconnues, ni protégées.


Repenser la famille, élargir la parentalité


Revaloriser le rôle des grands-mères dans les familles monoparentales ne consiste pas à leur imposer un devoir, mais à reconnaître un travail réel, souvent crucial. Cela suppose aussi de penser autrement la parentalité : non pas comme un couple nucléaire, mais comme un réseau de liens, de soins et de soutiens.


La grand-mère n'est pas seulement une figure d'appoint. Dans bien des cas, elle est la deuxième mère ou la mère principale — sans les droits, sans les congés, sans les rentes. Et tant qu'on refusera de voir cette réalité, les familles monoparentales continueront à reposer sur les dos fatigués de femmes âgées, aimantes, mais souvent seules.


L'épisode 6 en intégralité ici : Elle s'était dessinée...

 
 
 

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